LA REPUBLIQUE DOIT-ÊTRE VRAIMENT DEMOCRATIQUE !

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Début novembre 2018 s’est tenu aux environs de Pau un colloque organisé par le Grand Orient de France ayant pour thème « VERS UN IDÉAL EUROPÉEN ». Notre fraternelle dont, pourtant, l’objet même est cet « avenir européen » n’a pas été associée à cet évènement et n’a pas été invitée à venir y faire valoir ses arguments. Ce colloque a donné lieu à une allocution de clôture prononcée par le Grand-Maître du GODF Jean-Philippe Hubsch dont voici le lien vers la vidéo.

Nous tenions tout de même à apporter notre analyse sur ce qu’y est dit dans cette vidéo.
L’allocution commence par la reprise des poncifs habituels et artifices de langage à coup de concepts vides de sens, tels que dénoncés par Pierre Bourdieu et Luc Boltanski dans leur ouvrage « La production de l’idéologie dominante » permettant une fabrique du consentement sur la prétendue nécessité d’une Europe unie. La contestation de cette nécessité est assimilée à un « retour en arrière »  et l’échec du projet européiste présenté comme une catastrophe, sans autre forme de justification.

Pour appuyer son discours et reprenant une propagande infondée, selon laquelle les britanniques regretteraient le Brexit, qui serait accompagné d’une fuite des investisseurs (1), le Grand Maître passe sous silence l’installation au Royaume Uni, depuis le lancement de la procédure de sortie de l’U.E par l’article 50(2) du TUE, de nombreux sièges sociaux de grandes entreprises issues des « GAFA » et manufactures diverses comme la nouvelle chaine de montage de Nissan Qashqai. Pas un mot sur le taux de chômage ne cessant de baisser avec une pression  à la hausse  des salaires devant la pénurie de main-d’œuvre (3) (4).  La prétendue « fuite massive », à ce jour, n’a rien de massive et doit être objectivement considérée comme un épiphénomène. L’agitation politique au Royaume-Uni tourne autour d’un « hard brexit » ou un « soft brexit » mais en tout état de causes le Royaume-Uni ne sera plus membre de l’Union européenne le 29 Mars 2019 à 00h00. Mais passons sur ces détails profanes, parce que le pire est à venir.

En qualifiant le Brexit de « faute politique », en expliquant qu’il n’est pas souhaitable de demander l’adhésion citoyenne et populaire à un projet politique dès lors que l’on sait qu’on ne l’aura pas, bref en remettant en cause le principe de la démocratie universelle et populaire telle que définie à l’article 2 de la constitution française  Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, le Grand Maître du Grand Orient de France semble en appeler à une doctrine née de l’Esprit des Lumières, le « despotisme éclairé » (5), pour en justifier l’usage au service d’une institution supranationale, non élue, supposée savoir et faire le bien. On peut, intellectuellement, être séduit par ce concept mais dans les faits, historiquement, qu’en est-il ? De tout cela, Madame de Staël ne disait-elle pas : « Il n’y a que deux genres d’auxiliaires pour l’autorité absolue, ce sont les prêtres ou les soldats. Mais n’y a-t-il pas, dit-on, des despotismes éclairés, des despotismes modérés ? Toutes ces épithètes, avec lesquelles on se flatte de faire illusion sur le mot auquel on les adjoint, ne peuvent donner le change aux hommes de bon sens ».

Par ailleurs nous entendons dans les propos du Grand Maître, un aveu patent d’échec de la démarche maçonnique consistant en une lutte de tous les instants;
– par la pratique de la propagande par l’exemple;
– par son implication citoyenne;
– par sa démarche permanente de « cherchant »;
le franc-maçon s’est engagé à œuvrer pour le perfectionnement moral et spirituel, matériel et intellectuel, de l’humanité entière tant d’un point de vue individuel que collectif. Peine perdue nous dit-on, il est  des questions qu’il  vaut  mieux  ne  pas  poser  au  peuple, parce qu’il n’est « pas prêt » à prendre la « bonne décision ». Cette nouvelle doctrine n’est-elle pas en contradiction avec la démarche maçonnique initiatique ?
Qu’elle justification les frères et les sœurs du Grand Orient de France donneront ils désormais à leur présence en loge ?

Cette allocution du Grand Maître est-elle la bande annonce de la conférence que le Grand Orient de France organise le 29 novembre 2018, dont le thème est :
« Notre République peut-elle être vraiment démocratique ? »
http://www.godf.org/js/tinymce/source/Affiche%20PARIS%2029-11-2018%20web.jpg

Serait-il sous-entendu qu’il y aurait plusieurs niveaux de démocratie ? Avant de savoir si la République peut être vraiment démocratique… ou pas, ne serait-il pas opportun de nous poser la question de savoir si notre République est encore démocratique ! Ne serait-elle pas déjà tombée, sans le dire, dans ce « despotisme éclairé » prenant la forme d’une dictature authentique, c’est-à-dire le gouvernement des doctes, des savants, des experts, nommés provisoirement pour résoudre une crise ? N’avons-nous pas le droit de remettre en cause démocratiquement cette dictature incapable de résoudre une crise qui dure parce que multiforme ? Poser, en ces termes, la question de savoir si notre République peut être vraiment démocratique, semble sous-entendre que dans les faits, elle ne l’est pas et plus grave encore que cela serait très bien ainsi.

Nous rejoignons l’avis du Grand Maître du Grand Orient de France qui nous dit qu’en période où le peuple souffre, il est facile de lui faire voter n’importe quoi. Nous en avons la preuve avec l’occupant actuel de l’Elysée promu là où il est avec exactement les mêmes méthodes et ressources de gestion des perceptions de masse que pour propulser un smartphone en tête des ventes. Faire naître chez le consommateur le désir de posséder un bien est analogue au fait de faire naître chez le citoyen une volonté politique.
Là encore où sont passés nos idéaux ?
La Liberté, l’Egalité et la Fraternité en prennent sérieusement pour leur grade et c’est exactement la raison pour laquelle la méthode fonctionne sans avoir l’air d’y toucher.

Les mots ont-ils encore un sens ? Lorsqu’un premier ministre – Michel Rocard – dit que la démocratie commence avec des problèmes de couleur des boîtes aux lettres, il profére un contresens : la démocratie meurt et s’achève avec des problèmes de boîtes aux lettres. Cette démocratie-là s’appelle du contrôle social. La démocratie n’a jamais eu pour fonction d’apporter des solutions, mais de formuler publiquement des problèmes, en confrontant les intérêts contradictoires en présence, en vue de préparer des arbitrages temporaires entre ces intérêts.
Est-il pensable qu’un état démocratique confie au suffrage populaire les grandes orientations qu’il doit arbitrer ?
Est-il pensable qu’une commune donne le choix de la discussion à la population sur l’implantation d’une zone commerciale alors que les décisions sont déjà prises à sa place dans  des cénacles  où la seule  exigence  se  nomme  rentabilité  au  point  de  ne laisser  aux « comités locaux d’habitants » que le choix de la couleur des jardinières ?
Répondre sincèrement à cette question permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir entre l’actuelle démocratie de représentation et ses conseils de proximité, et ce que nous appelons démocratie de participation. Le degré et la qualité de la démocratie se mesurent à la quantité réelle de pouvoir octroyée aux citoyens, dans leur capacité de modifier réellement le fonctionnement d’institutions (école, OPHLM, entreprises, justice, santé, aménagement, culture, etc…). Ce qui définit un fonctionnement démocratique, ce n’est pas le respect des formes (conseils) sur des sujets anodins, mais le sujet de la discussion (les enjeux réels).

Puis le Grand Maître du Grand Orient de France regrette le manque de relations maçonniques communautaires, le manque de volonté de jumelage de loges au sein de l’Union européenne. A-t-il conscience qu’il y a plus de loges du GODF à Pékin qu’à Stockholm ? Depuis quand la franc-maçonnerie française devrait-elle limiter ses relations à l’espace européen ? Le principe de laïcité n’est-il universel qu’en Europe ?  En Syrie, en Irak, en Lybie, au Liban, en Iran, ce sont autant de régimes qui se sont inspirés pour une part de la laïcité française pour construire leur consensus social et confessionnel…. avant que nous les abandonnions à leur triste sort ou que nous fassions pleuvoir sur eux les bombes en violation totale du droit international tel que défini par la charte des Nations-Unies.

La politique française est dictée par le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) et les GOPÉ (6) (les grandes orientations de politique Economique), véritable feuille de mission transmise aux dirigeants de chaque pays de l’UE qui doit être mise en œuvre sous peine de sanctions financières. Que dit, entre autre ce Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne : De la « concurrence libre et non faussée » dont elle doit « garantir l’accès » aux citoyens européens (article 106 de TFUE). Une «concurrence libre» signifie qu’un espace est organisé où rien ne doit pouvoir échapper à l’argent et au rapport marchand.
Une « concurrence libre » signifie qu’aucun pouvoir privé ne doit être empêché de s’intéresser commercialement à aucun secteur de l’activité humaine, ni à aucun bien commun universel (sports, loisirs, éducation, culture, tourisme, santé, environnement, électricité, transport, air, eau etc…), qui jusque-là n’étaient pas considérés comme des marchandises, jusqu’à l’homme lui-même réduit à l’état de marchandise où il n’y a plus de relations humaines mais des relations clients-fournisseurs. Il s’agit de tout transformer en marchandise. Toute relation entre deux êtres humains doit pouvoir – d’une façon ou d’une autre – donner lieu à une transaction d’argent avec rédaction de contrat. Il n’y a plus aucun frein à l’appétit de commerce élevé au rang de vertu.

« Une concurrence libre et non faussée » Voici un bel exemple d’inversion des valeurs.
« Fausser la concurrence » fait penser à une mauvaise action. Mais qui sont les « faussaires »? « Fausser la concurrence » veut dire protéger les faibles, garantir le droit des fragiles, aider ceux qui en ont besoin, corriger les inégalités, respecter l’environnement, se soucier de l’intérêt général, offrir des services pour tous, assurer une éducation pour tous, une santé pour tous…etc. Fausser la concurrence c’est faire preuve d’empathie, de compassion, de charité. Toute l’œuvre de la civilisation humaine depuis des millénaires, et principalement de l’institution maçonnique française, consiste à fausser la concurrence, c’est-à-dire à protéger le faible contre le fort, à créer du droit pour empêcher au commerce de s’approprier tout n’importe comment, à créer des services publics, à mettre des barrières aux intérêts privés au nom de l’intérêt général, notion instituée en France par Louis IX, dit « St Louis », qui a créé les « établissements de commun profit » donnant ainsi naissance au concept de service public.

On réfléchit, on relit ces articles de droit international et on se dit que l’on a mal lu. Aucun être humain sensé, doté d’un sens critique et enrichi par une mémoire collective ne peut désirer vivre dans un espace où la concurrence serait « libre » et « non faussée », c’est-à-dire où la loi du plus fort serait devenue une règle de droit comme le veut ce projet, et la loi du plus riche s’imposerait aux États qui seraient dépossédés du droit élémentaire de protéger les faibles.
C’est ainsi que les « despotes éclairés » ont délibérément fait le choix d’abaisser la volonté des états en valeur inférieure aux volontés des groupes commerciaux, de soumettre ce qui est censé être l’émanation populaire et citoyenne aux intérêts privés uniquement guidés par le profit le plus important et le plus rapidement. C’est normal, sans légitimité démocratique le pouvoir politique cède aux chants des sirènes, plus pressés de satisfaire les appétits de ceux qui financent les campagnes électorales que les intérêts des citoyens qui votent.

Le principe même de « construction européenne » est vicié dès la base. On trouve la racine de ce projet dans le discours au Congrès de la Paix de Victor Hugo en 1849 dont nos politiques et nos élites tant profanes que maçonniques aiment à convoquer pour justifier leurs actions. Derrière la « construction européenne » se cache une idéologie d’un autre temps, du temps où la civilisation était incarnée par les pays européens, où le reste du monde était désigné par le mot d’indigène. Comprenez-vous que ce monde est révolu ?

Reprenons ensemble le discours pour la Paix que Victor Hugo prononça en 1849 et qui sert de socle idéologique à cette « construction européenne », véritable prison pour l’universalité du message de la République française et de la franc-maçonnerie française. Il est souvent fait mention d’un extrait de ce discours disant :
« Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne ».

Voilà qui est le point d’orgue de l’adhésion française à ce principe présenté comme incontournable  et  inéluctable de  « construction européenne »  sans laquelle nous ne serions « rien »

Oui mais voilà !
Allons plus loin dans le discours et que lisons-nous ?
« Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! »

L’idée selon laquelle la construction européenne aurait pour objet de faire « contrepoids » à la puissance américaine fait d’un coup long feu et notre laïcité française en prend pour son grade. Nous laissons celles et ceux qui ont la fibre écologique méditer sur ce qui est entendu par « défricher le globe » et « coloniser les déserts ».
Mais allons encore plus loin.
« La face du monde serait changée ! Les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n’y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n’y a encore que des écueils ; l’Asie serait rendue à la civilisation, l’Afrique serait rendue à l’homme »

Non vous ne rêvez pas. Imaginez les « continents de plastiques » multipliés par 100, les surfaces de palmeraies à huile du Sud-est Asiatique multipliées par 100, le nombre d’enfants grattant la terre à la recherche des indispensables terres rares qui entrent dans la fabrication des batteries de nos voitures et de nos téléphones portables multiplié par 100, les écosystèmes détruits au nom du commerce !….  L’enfer sur Terre !
Saviez-vous qu’il n’y avait pas de civilisation en Asie et pas d’Hommes en Afrique ?

Alors s’il y a bien une concorde universelle à préparer pour nous, francs-maçons, elle ne passe pas par l’adoration du veau d’or, le commerce élevé en vertu, la dévastation des écosystèmes et la mise en esclavage de populations. Victor Hugo ne connaissait pas Internet et c’est par la destruction des murs numériques entre les hommes que la concorde, la coopération, les échanges culturels entre les peuples aux paradigmes si différents pourront se faire et pour que les humains de cette planète puissent se comprendre, s’aimer et résoudre démocratiquement leurs conflits internes.

Voilà qui devrait interpeller le franc-maçon citoyen ! Et en premier lieu les Grands Maîtres des obédiences françaises. Il est inutile de psalmodier que nous sommes en démocratie sous prétexte que nous aurions la liberté d’expression. Sans la liberté d’opinion, l’accès aux moyens de partager nos visions politiques et sans éclairage sur les choix possibles, la liberté d’expression et la démocratie sont une coquille vide.

Construisons des ponts, détruisons les murs.

Stéphane SIMON
Président du Cercle Patriam Recuperare

  1. https://www.capital.fr/entreprises-marches/le-brexit-ne-dissuade-pas-les-investisseurs-financiers-1311516
  2. https://www.upr.fr/lupr/article-50-du-traite-sur-l-union-europeenne/
  3. https://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRKBN1KZ14Q-OFRBS
  4. https://www.bfmtv.com/economie/brexit-la-penurie-de-main-d-oeuvre-contraint-des-entreprises-a-augmenter-les-salaires-1506342.html
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Despotisme_%C3%A9clair%C3%A9
  6. https://www.upr.fr/actualite/europe/les-gope-grandes-orientations-politique-economique-feuille-route-economique-matignon/

A propos de l’auteur

Stephane Simon

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